Ivanov et Smirnov se disputent la première place russe, et la quasi-totalité des noms du classement se terminent par -ov ou -ev, un suffixe possessif qui signifiait « celui d’Ivan », « celui de Piotr ». Mais la singularité russe est ailleurs : le nom change d’orthographe selon le sexe de celui qui le porte, et chacun possède en plus un patronyme qui sert d’adresse courante. Voici le classement, la mécanique des terminaisons, et pourquoi ces noms sont beaucoup plus récents qu’on ne le croit.
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Les vingt noms les plus portés en Russie
L’ordre exact des premières places varie selon les relevés, Ivanov et Smirnov alternant en tête. La composition du classement, elle, ne bouge pas.
| # | Nom | Ce qu’il désignait |
|---|---|---|
| 1 | Ivanov | Celui d’Ivan, la forme russe de Jean, prénom le plus donné du pays |
| 2 | Smirnov | De smirny, le paisible, le doux, l’humble. Un sobriquet de caractère |
| 3 | Kouznetsov | De kouznets, le forgeron |
| 4 | Popov | De pop, le prêtre orthodoxe. Désignait le fils ou le serviteur du pope |
| 5 | Vassiliev | Celui de Vassili, forme russe de Basile |
| 6 | Petrov | Celui de Piotr, forme russe de Pierre |
| 7 | Sokolov | De sokol, le faucon |
| 8 | Mikhaïlov | Celui de Mikhaïl, forme russe de Michel |
| 9 | Novikov | De novik, le nouveau venu, la jeune recrue |
| 10 | Fiodorov | Celui de Fiodor, forme russe de Théodore |
| 11 | Morozov | De moroz, le gel, le grand froid |
| 12 | Volkov | De volk, le loup |
| 13 | Alexeïev | Celui d’Alexeï |
| 14 | Lebedev | De lebed, le cygne |
| 15 | Semionov | Celui de Semion, forme russe de Siméon |
| 16 | Iegorov | Celui de Iegor, l’une des formes russes de Georges |
| 17 | Pavlov | Celui de Pavel, forme russe de Paul |
| 18 | Kozlov | De kozel, le bouc |
| 19 | Stepanov | Celui de Stepan, forme russe d’Étienne |
| 20 | Nikolaïev | Celui de Nikolaï, forme russe de Nicolas |
Onze de ces vingt noms sont bâtis sur un prénom de baptême, exactement comme en France. Quatre décrivent un animal ou un phénomène naturel, le faucon, le loup, le cygne, le gel, ce qui est nettement plus russe. Un décrit un caractère, un autre le clergé, et le troisième du classement désigne le forgeron.
Ce dernier point mérite d’être souligné parce qu’il fait le tour de l’Europe : Smith est premier au Royaume-Uni, Ferrari troisième en Italie, Kouznetsov troisième en Russie, et en France le métier se cache derrière sept orthographes régionales. Un village, un forgeron, un nom évident. Nos articles sur les noms de famille français et les noms de famille japonais montrent comment le même besoin a produit des annuaires très différents.
Que dit la terminaison ?
Six suffixes slaves, six pistes d’origine. Ouvrez celui qui termine le nom que vous cherchez.
-ov et -ev (Ivanov, Vassiliev, Lebedev)▲
C’est le suffixe possessif russe : celui d’Ivan, celui de Vassili. Il s’emploie après une consonne dure pour -ov, après une consonne molle pour -ev. C’est, de très loin, la forme la plus répandue du pays.
Le mécanisme est identique au -ez espagnol, au -son anglais et au ben arabe : une filiation figée en nom.
-in et -yn (Poutine, Nikitine, Ilyine)▼
Même valeur possessive, sur une base qui se termine par -a ou -ya. Nikitine vient de Nikita, Ilyine d’Ilya. Ces noms sont moins nombreux que les -ov, mais tout aussi anciens dans leur formation.
-ski et -skaïa (Tchaïkovski, Dostoïevski)▼
Un adjectif d’appartenance, à un lieu ou à une personne. Très fréquent dans les régions occidentales et d’origine largement polonaise, il désignait souvent un domaine : celui de tel village, de telle terre.
C’est aussi la terminaison des noms attribués au clergé, dont la section plus bas détaille l’origine.
-enko (Chevtchenko, Petrenko, Kovalenko)▼
Signature ukrainienne. Le suffixe signifie à l’origine le fils de, le petit de, et il est invariable : une femme et un homme portent exactement la même forme.
Kovalenko contient koval, qui désigne le forgeron en ukrainien. Encore lui.
-vitch et -itch (Popovitch, Milochevitch)▼
Filiation également, avec une coloration biélorusse ou sud-slave selon les cas. Ces formes sont elles aussi invariables en genre, contrairement aux -ov et aux -ski.
Le nom se termine par -a et c’est une femme▼
Ce n’est pas un autre nom, c’est le même au féminin. Ivanov devient Ivanova, Smirnov devient Smirnova, Tchaïkovski devient Tchaïkovskaïa. La section suivante explique cette règle, qui déroute beaucoup d’administrations occidentales.
Une terminaison oriente vers une aire linguistique, elle ne prouve pas une nationalité : un siècle de déplacements de population a brassé les formes dans tout l’espace post-soviétique.

Un nom qui change de forme, un patronyme qui sert d’adresse
Voilà les deux traits qui déconcertent le plus un lecteur français, et les deux qu’aucune traduction ne rend correctement.
Premier trait : le nom de famille s’accorde en genre. Le fils d’Ivanov s’appelle Ivanov, sa fille s’appelle Ivanova. Un couple de Smirnov signe Smirnov et Smirnova. Les noms en -ski font -skaïa au féminin. Ce ne sont pas deux patronymes différents mais un seul, décliné. Les seules exceptions sont les formes ukrainiennes en -enko et celles en -itch, invariables.
Cette règle crée des complications très concrètes à l’étranger : une administration qui ne la connaît pas voit deux noms différents sur les papiers d’une mère et de son fils, et demande des justificatifs. Le problème est bien identifié dans les procédures de naturalisation et de mariage.
Second trait : chaque Russe porte trois éléments, un prénom, un patronyme et un nom de famille. Le patronyme se forme sur le prénom du père, avec -ovitch ou -evitch pour un fils et -ovna ou -evna pour une fille. Le fils de Sergueï est Sergueïevitch, sa sœur Sergueïevna.
Et ce patronyme n’est pas décoratif : c’est la forme d’adresse respectueuse courante. On n’appelle pas quelqu’un « monsieur Ivanov », on l’appelle « Ivan Sergueïevitch ». Le nom de famille, lui, sert surtout à l’état civil et aux listes. C’est l’exact inverse de l’usage français, où l’on s’adresse aux gens par leur nom de famille et jamais par leur filiation.
Comment se lit un nom russe complet
L’exemple d’Anna Sergueïevna Ivanova, et de son frère
Des noms beaucoup plus récents qu’on ne le croit
La Russie ressemble ici davantage au Japon qu’à la France. Les noms de famille apparaissent au seizième siècle dans l’aristocratie, puis se diffusent lentement dans les milieux marchands et urbains. Mais pour l’immense majorité de la population, c’est-à-dire la paysannerie, ils n’existent pas officiellement.
Il faut attendre l’abolition du servage, en 1861, pour que les paysans soient progressivement dotés d’un patronyme fixe, et le processus s’étale ensuite sur plusieurs décennies. Beaucoup ont pris le prénom du père ou du grand-père suivi du suffixe possessif, d’autres le sobriquet du village, d’autres encore le nom du propriétaire terrien dont ils dépendaient.
Cela explique deux choses. D’abord la concentration extrême du classement sur quelques prénoms de baptême : quand des millions de foyers se nomment au même moment à partir d’un stock de prénoms orthodoxes limité, on obtient des Ivanov et des Petrov par millions. Ensuite la présence des sobriquets d’animaux dans le haut du tableau : le loup, le faucon, le cygne, le bouc, qui sont des surnoms de village promus au rang d’état civil.
Il existe enfin une famille de noms à part, qui n’a aucun équivalent ailleurs en Europe : les noms de séminaristes. Le clergé orthodoxe a produit toute une série de patronymes forgés sur les grandes fêtes religieuses, attribués aux élèves des séminaires. Rojdestvenski vient de la Nativité, c’est-à-dire de Noël. Voskressenski de la Résurrection, Ouspenski de la Dormition, Preobrajenski de la Transfiguration, Troïtski de la Trinité. D’autres, comme Speranski, sont bâtis sur des racines latines savantes. Un nom en -ski à consonance liturgique signale donc souvent une ascendance cléricale, pas une origine nobiliaire.
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Notre avis de terrain
Ce que je retiens du cas russe, c’est qu’il déplace le centre de gravité de l’identité. Chez nous, le nom de famille est l’élément fixe, celui qui traverse les générations et qu’on inscrit partout. En Russie, l’élément le plus utilisé au quotidien est le patronyme, qui change à chaque génération et qui dit qui est votre père. On se présente en nommant son ascendance, pas sa lignée.
Deuxième remarque, et c’est un conseil pratique pour qui a des papiers russes ou ukrainiens dans sa famille. La déclinaison en genre a produit d’innombrables erreurs d’état civil à l’étranger : un enfant enregistré sous la forme féminine du nom de son père, une mère et sa fille inscrites différemment sans que rien ne l’explique, des actes de naissance refusés. Si vous butez sur une incohérence de ce type dans un dossier, cherchez d’abord de ce côté-là plutôt que de conclure à une erreur de transcription.
Enfin, un mot sur les noms de séminaristes, qui sont ma découverte préférée de cette série. Une institution qui rebaptise ses élèves avec des noms tirés des fêtes liturgiques, c’est une pratique dont on ne trouve l’équivalent nulle part ailleurs en Europe. Elle raconte une chose précise : dans la Russie impériale, le clergé formait une caste à part, avec son recrutement, ses écoles et jusqu’à son propre système de nomination. Un Voskressenski d’aujourd’hui porte encore la trace de cette organisation-là.